Depuis le 1er janvier 2026, une évolution importante du cadre fiscal applicable aux travailleurs frontaliers franco-suisses est entrée en vigueur. Issue de l’avenant signé le 27 juin 2023 à la convention fiscale bilatérale du 9 septembre 1966, cette réforme consacre notamment un régime pérenne pour l’imposition du télétravail transfrontalier.
Si cette avancée marque une étape significative, elle s’inscrit dans un système plus ancien, complexe et encore partiellement inadapté aux réalités contemporaines.
Un cadre historique sous tension
Le régime fiscal applicable aux travailleurs résidant en France et exerçant en Suisse repose sur une architecture duale.

D’une part, les règles générales issues de la convention fiscale de 1966, largement inspirées du modèle de l’OCDE, attribuent en principe le droit d’imposer à l’État où l’activité est exercée. D’autre part, un régime dérogatoire spécifique aux travailleurs frontaliers, instauré par l’accord de 1983, prévoit une imposition dans l’État de résidence, accompagnée de mécanismes de compensation financière.
Ce système, conçu dans un contexte économique et social très différent, apparaît aujourd’hui fragmenté et difficile à appréhender. Il distingue notamment les « travailleurs frontaliers », soumis au régime spécifique, des « travailleurs transfrontaliers », relevant du droit commun, avec des conséquences fiscales variables selon les situations et les territoires concernés.
Par ailleurs, l’essor continu du travail frontalier, combiné à l’attractivité du marché de l’emploi suisse, a accentué les limites de ce cadre. L’augmentation du nombre de travailleurs concernés, les mobilités pendulaires quotidiennes et les tensions territoriales qu’elles engendrent (pression immobilière, infrastructures, services publics) ont progressivement mis en évidence un décalage entre les règles fiscales existantes et la réalité du terrain.

L’impact du télétravail : un tournant structurant
L’émergence du télétravail, accélérée par la crise sanitaire, a profondément modifié les conditions d’exercice de l’activité transfrontalière.
Pendant plusieurs années, des accords amiables ont permis de neutraliser temporairement ses effets fiscaux. Toutefois, l’absence de cadre stable générait une incertitude juridique pour les employeurs comme pour les salariés. L’avenant du 27 juin 2023 vient répondre à cette problématique en instaurant un régime durable.
Désormais, un salarié peut télétravailler depuis son État de résidence jusqu’à 40 % de son temps de travail annuel sans que cela ne modifie le lieu d’imposition de son salaire, qui reste celui de l’État d’emploi. Au-delà de ce seuil, les règles classiques s’appliquent à nouveau, conduisant à une imposition partielle dans l’État de résidence.
Ce mécanisme s’accompagne d’un système de compensation financière : l’État d’emploi reverse à l’État de résidence 40 % des impôts liés aux jours télétravaillés.

Ce nouveau dispositif repose également sur une exigence accrue de transparence, avec la mise en place d’un échange automatique d’informations entre administrations fiscales. Les employeurs devront ainsi transmettre des données détaillées relatives aux salariés concernés, renforçant la traçabilité mais aussi la charge administrative.
Une avancée réelle, mais des limites persistantes
Si cette réforme apporte une réponse attendue à la question du télétravail, elle ne résout pas l’ensemble des difficultés structurelles du régime fiscal frontalier.
D’une part, certaines incohérences subsistent, notamment dans les mécanismes de compensation financière, dont les taux n’ont parfois pas été révisés depuis plusieurs décennies. Les disparités territoriales restent marquées, certains départements français ne bénéficiant d’aucune compensation malgré des contraintes similaires.
D’autre part, la complexité du système demeure. La coexistence de plusieurs régimes, les différences d’interprétation de certaines notions (comme le retour quotidien), ou encore la dissociation entre règles fiscales et sociales peuvent générer des situations d’insécurité juridique pour les contribuables.
Enfin, la mise en œuvre du nouveau cadre implique une vigilance accrue de la part des entreprises et des salariés. Le suivi précis du temps de travail, la gestion des seuils et le respect des obligations déclaratives deviennent des éléments centraux pour sécuriser la situation fiscale.

Vers une stabilisation… relative
L’avenant de 2023 marque indéniablement une évolution importante en introduisant une forme de stabilité dans le traitement fiscal du télétravail transfrontalier. Il répond à des enjeux juridiques, économiques et territoriaux majeurs, tout en tenant compte des nouvelles pratiques professionnelles.
Toutefois, cette stabilisation reste partielle. Le régime fiscal des travailleurs frontaliers franco-suisses conserve une complexité structurelle et des zones d’incertitude qui pourraient, à terme, nécessiter une réforme plus globale.
Dans ce contexte, l’attention devra se porter sur les effets concrets de ce nouveau dispositif et sur sa capacité à s’adapter durablement aux transformations du travail transfrontalier.



